Vous retrouverez ici les textes et les prières publiés chaque weekend sur notre feuille paroissiale. Et puis aussi quelques informations sur la vie de nos paroisses. Et, pourquoi pas, un peu d'humour et de détente !
Le rapprochement facile qui amène aujourd’hui à parler de trois « religions monothéistes » à propos du judaïsme, du christianisme et de l’islam n’est pas sans danger : il peut nous amener à penser que la Trinité ne serait qu’une variante possible sur le fond d’une croyance fondamentale au Dieu unique. Libre aux chrétiens de se représenter Dieu à la façon d’une famille où l’amour fait l’unité, mais là ne serait pas l’essentiel. Avec les juifs et les musulmans, le dogme nous séparerait, mais la foi « monothéiste » nous unirait. Là-dessus, il y aurait bien des choses à redire. On ne va pas nier que la foi en un Dieu unique est un formidable progrès pour l’humanité et l’on ne peut que se réjouir de voir des hommes rejeter le vieux paganisme idolâtre pour adhérer à Celui qui dépasse tout et qui, nécessairement, est unique.
Mais cela n’est que la moitié du chemin. L’idolâtrie ne réside pas seulement dans le nombre. Il y une manière idolâtrique de se représenter le Dieu unique. Difficile pour les hommes d’imaginer l’unicité de Dieu autrement que selon le schéma du pouvoir personnel : un seul siège en haut de la pyramide, et il n’a de compte à rendre à personne. « Je suis maître de moi comme de l’Univers » déclare Auguste dans Cinna de Corneille. Tout partage, toute relation même, seraient une atteinte à la souveraineté absolue de celui qui trône au dessus de tout et qui existe avant tous les autres.
La Trinité que le Christ nous révèle, non par des déclarations mais en la « jouant » sur le théâtre de notre humanité, bouscule profondément cette manière de concevoir Dieu. La souveraineté divine n’est pas moindre en étant partagée par les Trois qui sont Dieu. La relation en Dieu n’est pas un accident, elle est au cœur de la divinité. Dieu est si peu maître de lui-même qu’il est « amour », sortie de soi, extase, quête de l’autre : « le Père est en moi et je suis dans le Père » dit Jésus.
Le Dieu personnel que nous adorons n’est pas un grand « moi », un sujet dilaté à l’infini, qui surplomberait le monde de toute son Intelligence et nous ferait face de façon écrasante. C’est le brasier mystérieux où flamboient les relations du Père et du Fils dans l’unité du Saint Esprit. Chacun est « personne », mais à sa façon : si Jésus a voulu prendre une individualité au milieu de nous, il est bien le seul, le Père et l’Esprit échappent à jamais à toute prétention qu’on aurait de les saisir comme des « sujets » psychologiques, dotés de facultés à la manière humaine. Ils sont des pôles de relation, chacun est une manière d’être inimitable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Ils ne se définissent pas par rapport à nous, même pas de façon négative (l’expression de « Tout Autre » lancée par Karl Barth laisse elle-même à désirer).
Jésus nous dit bien que « celui qui n’honore pas le Fils, n’honore pas non plus le Père qui l’a envoyé » (Jean 5,23). Couper le Dieu Père de son Fils éternel, c’est se résigner à ne voir la paternité divine que par rapport à nous, donc en un sens extrêmement pauvre : une manière de dire que la Créateur prend soin de son œuvre. Alors que l’on pourrait entrer dans le mystère incroyable du Dieu Père et Fils : cette plénitude qui vient tout entière du Père mais qui s’ouvre pour son Fils unique et lui fait une place égale à lui. Et on a encore rien dit du Saint Esprit, qui est ouverture au sein même de cette ouverture...
Croyons-en l’Église, seule la Trinité respecte la vraie grandeur de Dieu. C’est bien pourquoi elle a suscité d’étonnantes préparations, des pressentiments nombreux, même en dehors du christianisme. Le judaïsme l’a frôlé dans sa mystique (ce que nous appelons la kabbale) et il n’est pas sûr que certaines expressions fortes de la croyance musulmane ne s’en soient pas nourries, même à leur insu. Ne méconnaissons pas notre trésor.