11 mars 2007 - 3ème dimanche de carême.
Petite leçon de morale chrétienne
Pas un sujet d'Eglise n'a alimenté autant de polémiques au cours de ces dernières années que les normes catholiques de la morale sexuelle et conjugale. Dans notre société aux multiples idéologies, ces recommandations morales sont de plus en plus en décalage avec les réalités quotidiennes vécues par une grande partie de la population.
Il ne faut pas négliger que, pour beaucoup, la morale catholique se réduit à des interdits en matière de sexualité. Cette ignorance, qui tient au regard que notre société porte sur ces sujets, doit alerter l'Eglise et l'amener à réviser la manière dont elle enseigne la morale catholique.
Il faut reconnaître que, dans la théologie de la morale catholique du XIXème siècle et jusque tard dans le XXème siècle, on insistait trop sur la morale sexuelle par rapport à l'ensemble de la vie morale. Et si on recule encore plus dans le temps, il s'avère que depuis longtemps, la théologie morale casuiste était faite de permis et d'interdits ? avec toute une liste de limites à ne pas transgresser.
Mais la morale est plus qu'une somme de lois et d'interdits. Tout accomplissement de la vie en procède, et tout ce à quoi le c?ur aspire (encore faut-il qu'il trouve un écho dans le tumulte des passions et le vacarme du temps). Aristote, Platon, Saint Augustin, Saint Thomas d'Aquin, Alphonse de Liguori considéraient la morale comme un chemin vers la "béatitude". Les permis et les interdits le jalonnent comme des indicateurs, mais la boussole intérieure est cette intuition que l'on a de ce qui est juste et que nous appelons la "conscience". Cette morale, die "classique" ? oubliée ou négligée depuis l'éthique kantienne fondée sur des impératifs et la casuistique catholique ? repose essentiellement sur des "vertus" et des normes de comportement qui aident la personne humaine à construire sa vie, à la mûrir, à l'épanouir jusqu'à la plénitude finale. Il s'agit surtout de l'apprentissage de ces préceptes fondamentaux de conduite qui comblent la personne de tant de joies, si on les respecte correctement, qu'ils finissent pas devenir une réaction spontanée, une aspiration du fond de l'être et non une simple soumission à un devoir imposé.
A la différence de Kant, les "classiques" proclament que la vertu procure la joie !
Nous avons oublié la tradition des grands penseurs chrétiens pour qui la morale était l'expression d'une "doctrine de vie", d'une démarche dynamique et diversifiée. Nous avons toujours enseigné le but suprême de l'homme (ou le dessein de l'homme) en dehors duquel il n'y a ni chemin ni orientation, mais nous n'avons que trop peu exploré les chemins qui y conduisent : tout ce qui permet en premier lieu à la personne humaine d'atteindre sa finalité, tout ce qui la construit, tout ce qui la rapproche des autres, ou bien disons en terme d'éthique tout simple, tout ce qui rend l'homme "bon". Il est important d'indiquer l'idéal à atteindre sans l'édulcorer, mais cela est décourageant si, parallèlement, on n'indique pas les marches qui permettent de s'en approcher, les étapes qui permettent de grandir et de mûrir, la manière de surmonter les défaillances et les échecs.
L'Eglise n'a pas seulement la mission d'enseigner le but suprême de toute moralité, elle doit aussi prendre en compte, avec beaucoup d'attention, les traces de moralité authentique même si l'idéal n'est pas tout à fait atteint, partout où le bien se fait effectivement dans les actes concrets de la vie, qui apparemment pourraient paraître bien loin de l'idéal chrétien et qui pourtant procèdent souvent d'un désir intérieur très net de suivre la morale. Si petit que soit le bien que l'on fait, il suscite la joie, parce qu'il laisse appréhender la grandeur du bien par excellence.
La morale, un guide vers la "béatitude" ; cela implique aussi qu'il ne faut pas refouler, rejeter les expériences de la défaillance, de l'échec, de la faute et de la souffrance. La phrase devenue célèbre de Peter Turrini : "Il faut redonner un nom au péché et réimplanter le pardon" évoque la condition fondamentale pour parvenir à "l'accomplissement de la vie" ; la reconnaissance du péché et de la faute, et la certitude que personne ne peut s'en affranchir sans la promesse du pardon et sans la réconciliation qui se fait après. Mais pour moi, cette reconnaissance de mes fautes ne peut être possible que si je me sais ni jugé ni rejeté. Au c?ur de l'enseignement de la morale chrétienne, il y a le message de Jésus sur la croix : "Il m'a aimé et s'est livré pour moi" (Ga 2,20). Les paroles de Jésus à la femme adultère : "Je ne te condamne pas. Va et ne pêche plus" (Jn 8,11), ouvrent la voie à une morale chrétienne qui motive et encourage ; comme elle connaît l'amour de Dieu qui nous pardonne, elle peut désigner la faute et le péché sans condamner l'homme, elle peut aussi valoriser les pas qui sont faits sur la voie du bien, même s'ils sont imparfaits. Certes, elle n'omettra pas de dire que chaque cheminement vers une forme de vie plus morale, et donc aussi plus heureuse, implique énormément d'efforts et de lutte avec soi-même et un renoncement à bien des satisfactions immédiates. Une vie accomplie pour un chrétien n'est pas forcément une vie facile : sans la Croix, pas de Résurrection.
Cardinal Christoph Schönborn, archevêque de Vienne (Autriche).